09.10.2009

Des gens charmants (1)

images.jpegDepuis que j'ai quitté son logis, ma voisine amie téléphone tous les jours. Elle aurait été ma jeune mère et je suis son Tanguy, sa grande fille. Chez elle, j'ai fait ma crise d'adolescence, je fumais dans ma chambre. J'y suis restée 6 mois...

Sujet de l'appel de ce soir: le Jules. Entre nous, mais entre nous toutes à vrai dire, le Jules est Ze sujet de toutes les attentions, même lorsqu'elles sont négatives. De sa voix lascive, comme l'est le reste de son corps en général, elle me parle de sa lassitude et peut-être, s'il continue à dégueulasser la cuisine comme ça, de la proximité de la fin. Bon bon.

Ces deux-là, ce couple-là, un magnifique sujet d'étude. Il s'agit de deux individus assez semblables par leur forme, par leurs goûts et par leur culture. L'un pourtant, grince un peu lorsqu'il est question de les comparer, car enfin, papa était avocat, pas marchand de bestiaux... (prononcer le O qui traîne du sabot). Ce qu'il reste quand il ne reste (presque) plus rien c'est l'endroit d'où l'on vient. Une sorte de régression en somme.


Ils se connaissent depuis 25 ans, sauf qu'ils ne s'étaient pas vus pendant 23 ans quand ils ont décidé de s'associer. Un regroupement familial ça s'appelle. Il s'occupe de la cuisine, fait les courses, la transporte d'un point à un autre avec sa moto et elle, elle reçoit. Le petit-déjeuner au lit, les soupes chinoises, ses amis. Il lui dit "ma mie", elle l'appelle "mon gentil".

Depuis qu'il s'est installé chez elle, elle a pris 5 kgs. Pour lui, la cuisine légère c'est quand les anneaux de graisse flottent à la surface de la soupe. Comme elle est gourmande, elle avale le breuvage les yeux fermés. Léger est annoncé au menu, elle y croit sans tiquer. Le hic c'est que le pépère est cerné par le fisc depuis 20 ans et que de fait, il n'a ni compte en banque, ni logement, ni bulletin de salaire. Donc, en échange de son indigence, il rend des services, assure l'intendance. Pendant les dîners, il fait des quizz, sans s'apercevoir qu'un spagetti est resté collé sur son menton et qu'une tache de vin se dilate sur sa chemise au sommet de son ventre. Une fois repu il se lève, car déjà ses yeux se ferment. Il passe à la salle de bains, pas pour se brosser les dents non, non, mais pour attraper le petit transistor laissé le matin sur le lavabo. Dans 5 mn il le glissera sous l'oreiller, après avoir pris congé en disant "nous avons passé une soirée forTagréable avec des gens charmants". Dix personnes pourront encore être attablées, il a fini, il s'en va, et invariablement il prononcera cette phrase comme s'il sortait du cinéma après avoir dormi pendant tout le film.


Si elle appelle ce soir, c'est qu'il y a un petit problème. Elle qui ne regarde jamais ses relevés de compte, elle vient de tomber sur la dépense d'un plein d'essence en carte bleue. Etonnement, stupeur, tétanie, elle n'a pas d'auto. L'étrangeté de la femme, c'est qu'elle est toujours alertée "par hasard" de ce qu'il ne faut pas savoir. Ce soir donc, elle finit par m'annoncer que le concubin lui pique sa carte bancaire en douce pour remplir son réservoir. C'est moche.

Immédiatement, branle-bas de combat, on cale les sacs de sable, d'abord, elle pense le virer illico presto, la confiance est rompue. Et au bout d'une heure, voilà qu'elle se met à pleurer sur une si belle histoire, étouffée dans l'oeuf comme une portée de chatons dans les eaux sombres du dégoût.

Là aussi, c'est une étrangeté de la femme. Elle se plaint quotidiennement de petits désagréments de la vie et quand le vrai problème survient, la relation pourtant parsemée de contrariétés devient rétrospectivement une belle histoire d'amour. Du coup, on peut penser que tout dépend du point de vue depuis lequel on se place et donc s'interroger sur les méandres qui conduisent à la Vérité.


Derrière ma frange de Tanguy, je les observais tous les deux et je m'étonnais de le voir glousser en citant Douglas Kennedy dans un de ses romans où il est question de se débarrasser de quelqu'un en le rendant fou, en changeant les serrures, investissant la place comme un Bernard Lermite. Il n'amusait que lui le prédateur... Là, il pleure lui aussi.

Suite au prochain épisode.

 

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