01.10.2011
Changer de point de vue
La connaissance que j’ai de l’art contemporain, je la dois à quelqu’un. On ne peut pas entrer dans cet aspect de l’Art sans y avoir été initié. C’est d’ailleurs ce qui longtemps m’était apparu comme rendant la chose strictement confidentielle, voire élitiste, souvent réservée à des brasseurs d’air ou pire, à des imposteurs. Pour me laisser happer par l’art contemporain, il m’a d’abord fallu abandonner l’idée du beau, la notion judéo-chrétienne d’effort et de travail et m’obliger à m’arrêter pour regarder. Finis les « Ouh la la y’a du boulot » mille fois entendus lors de visites de musées, le coup d’œil furtif agrémenté d’un « c’est nul » ou d’un « c’est joli » complètement insignifiants mais significatifs de l’esquive à la question cruciale non du goût, mais de la prise de position. Pour se laisser saisir, l’art contemporain me demandait donc de réfléchir.
Cette chance que j’ai eue de rencontrer un théoricien de l’art, brillant, cynique et pessimiste – donc insupportable – fut une révélation à plus d’un titre. Bien que capable de me placer devant un boitier d’alarme incendie volontairement coincé entre deux œuvres pour déceler – avec un soupçon de perfidie – ma capacité de jugement, il m’a aussi proposé de changer de point de vue, au sens physique du terme, comme pour démobiliser mes certitudes et m’inviter à la fraicheur.
C’est devant une œuvre de Philippe Ramette intitulée Borne à révolte (1994) que tout a commencé à s’éclairer pour moi. Elle est décrite ainsi dans Le Livre du FRAC-Collection Aquitaine :
Sans titre provisoire (Borne à révolte) est un prototype de mobilier urbain constitué d’un socle en béton, d’un ressort, d’une tige de métal, d’un câble élastique auquel est fixé un boulet. Comme toutes les œuvres conçues par Philippe Ramette, celle-ci invite l’utilisateur à faire l’expérience d’un objet pour le moins étrange. Lancer le projectile revient à risquer de le recevoir en retour. Cette proposition induit la possibilité d’expérimenter physiquement ce qui n’est, en fait, qu’un processus de pensée. La Borne à révolte peut se lire comme un objet qui suppose que toute violence implique une conséquence et que ce geste peut se retourner contre celui qui l’a initialement produit.
J’imaginai pour ma part d'utiliser ce « mobilier urbain » comme défouloir à l’agacement, au stress, à la colère. Attraper le boulet et le balancer jusqu’à la tête de quelqu’un se trouvant dans le périmètre autour de l’axe… Cette borne en libre-service incarnait pour moi la liberté d’exprimer une violence intérieure, mais jusqu’à un certain point: la liberté que j’ai d'agir sur un projectile en vue de le jeter violemment est assujettie à la souplesse du câble élastique qui le relie à l’axe principal. Même si l’axe est fixé à un ressort qui augmente l’amplitude du mouvement, la projection du boulet dans l’espace est évidemment limitée. Cette œuvre de Philippe Ramette, malgré son apparente absurdité, me semblait hautement symbolique de la société des loisirs organisée autour de nous comme une panoplie de permissions suffisamment satisfaisantes pour combler nos frustrations, tout en restant cependant circonscrite à un périmètre convenu, permettant des relations acceptables avec nos congénères.
C’est ainsi, après m'être simplement déplacée par rapport à l’objet et avoir abattu quelques uns de mes préjugés, que ma perception a changé. Au lieu de considérer ce qui se voit, j’ai dû m’interroger sur une mécanique de la pensée et envisager le travail de l’artiste comme la manifestation d'une présence politique, en ce que le discours artistique s’appuie sur une observation critique de la société, sans s’être pour autant absenté de l’acte de création qui constitue l’histoire de l’Art.
Ce soir commence la Nuit Blanche à Paris. Ouvrir les yeux.
A la demande de mon public bien aimé , une vidéo philosophique des vertus du Jokari. C'est vraiment parce que c'est vous ! (Aller jusqu'à la minute 00:1:57 pour la pensée philosophique - un régal).
19:30 Écrit par nDsmF dans De l'art, One shot | Commentaires (14) | Envoyer cette note





Commentaires
Mais est-ce de l'art ?
Amicalement.
Al, bien installé et qui s'apprête à recevoir le boulet.
Écrit par : Al West | 02.10.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : NdsMf | 02.10.2011
Écrit par : Le Lorgnon mélancolique | 02.10.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : NdsMf | 02.10.2011
" Alfonso, garçon de piscine à Ténérife, huile sur toile."
Écrit par : Jed Martin, Personnage principal sorti un moment de son roman pour faire un tour à la Nuit Blanche | 02.10.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : NdsMf | 02.10.2011
Quand je me trouve face au Chien de Giacometti, par exemple, je tremble, je suis submergé, ensuite je me sens moins seul. C'est intense, inexplicable: je suis ému jusqu'au centre.
Face à la "Borne à révolte" (1994), je suis sensiblement moins secoué.
Mais bon, les goûts et les couleurs...
Amicalement.
delorée
Écrit par : delorée | 02.10.2011
Répondre à ce commentaireBien amicalement.
Écrit par : NdsMf | 02.10.2011
L'homme est cet être angoissé par l'imminence d'un chaos qui ne cesse de l'emporter au-delà des mots et des systèmes. A peine croit-il avoir trouvé une forme que celle-ci se dissout. L'homme est complètement fou. La preuve ? Il tente un dialogue là où il aurait dû se contenter de sourire.
Si d'aventure vous passez par l'Orée, vous serez la bienvenue au royaume de l'absence, chère V., avec ou sans votre bilboquet sur ressort.
Mais il est l'heure des chèvres, hop, en forêt !
Écrit par : delorée | 02.10.2011
Répondre à ce commentaireVotre commentaire est un sourire malgré tout et je le prends comme tel. Savez-vous qu'au fond, je me moque complètement de savoir si ceci est cela? Comme mes congénères, je ne fais que gesticuler et de tout ce qu'il y a ici, autant celle qui rédige que le bilboquet, un jour il ne restera rien.
Cependant, à l'instant présent, tandis que vous allez voir vos biquettes, je choisis de m'amuser de tous ces stratagèmes que nous utilisons pour faire reculer l'angoisse.
Écrit par : NdsMf | 02.10.2011
Écrit par : Frédéric Schiffter | 02.10.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : NdsMf | 03.10.2011
Quant au Professeur Tournesol, si seulement son pendule pouvait faire retrouver la raison à la justice belge, chargée d'instruire le procès de Tintin, actuellement dans la ligne de mire du CRAN et de Mbutu Mondodo Bienvenu...
Bien amicalement.
Al.
Écrit par : Al West | 04.10.2011
Répondre à ce commentaireTrès beau texte sur l'art contemporain. Merci.
Et l'ajout de la vidéo ! Ahhh !
"La balle c'est euh... Si y'a pas d'balle, y'a pas d'jokary."
Bien amicalement.
Écrit par : JMT | 04.10.2011
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