06.12.2011
Pêche
Pierre et moi sommes devenus amis par le hasard des blogues. J'ai immédiatement été séduite par son écriture et lui, disait-il, par mon énergie. Désormais occupé à autre chose, il n'écrit plus depuis longtemps. Je reprends donc ici, et sans son accord, un de ses textes. Il faut imaginer sa voix le lire, calme et peu sonore, avec un léger accent venant du Canigou.
Je travaillerai encore trois semaines avant d’aller caresser le ventre de mes truites. Leur braconnage me fût enseigné petit par un gendarme qui s’ennuyait. Pour suivre ces leçons, je passais alors des journées avec mon frère, à courir nu aux fonds des étroites vallées de la cévenne la tête enrubannée d’un assourdissement de mouches. Elles nous préféraient bien aux troupeaux de chèvres que l'on voyait, de derrière les faillards, brouter les bruyères. Il est vrai que nous ne nous lavions pas bien souvent, les cheveux tout au moins. Le but de ces courses au milieu d’un barthas de fougères qui nous dépassaient était de déchiffrer sur le fond sombre des ruisseaux le dos noir des truites immobiles dans le courant. Après les avoir observées à satiété, après avoir identifié les fragiles frayères et les caches propices, nous rejoignions le poisson aux yeux de chat dans le silence des eaux glacées. Saisi de froid dès les pieds introduits, je n’attendais pas d’être immergé à la taille pour lâcher dans le courant les longues rasades de pisse mousseuse nécessaires à rétablir l’équilibre thermique de mon corps blanc frigorifié.
Une fois l'eau aux épaules, l’approche nécessite de saisir un bloc de pierre entre les cuisses pour rester sans mouvement au fond de l’eau, le ventre allongé sur les galets sableux. Les mains seront très lentement avancées dans les caves profondes où l’on craint de découvrir un serpent ou un rat. La rencontre de la truite, magique et inattendue se noue au bout des doigts par un effleurement doux comme un ventre de fille. Si l’approche a été furtive, la bête accepte le frôlement et se laisse doucement caresser. Les mains tendres et aimantes découvrent lentement la queue, les nageoires, les flancs si doux et la bouche cornée du poisson qui doucement gratté de deux doigts sous le ventre avance lentement vers la caresse. Quand elle est de petite taille, la maille est cinq, une main suffit pour en envelopper la queue, l’autre recouvre la tête. Paumes sur le dos de la bête, pouces et doigts entourent et frottent doucement les flancs. La truite toute endormie de plaisir est lentement sortie de l’eau, sans un soubresaut. Tenue ainsi immobile, son œil jaune me regarde pendant quelques instants. Puis, prenant conscience de l’absurdité de sa position, elle s’échappe dans un battement de queue.
Deux seules seront prélevées, et une pour grand-père, pour être cuites rosées à l’arête, nues et frottées de sel dans un grand fond de beurre bouillonnant. La truite juste pêchée se tord quand on la pose au fond de la poêle chaude. Il faudra la retourner vivement pour que son flanc redressé tacheté de rouge et vert accepte la cuisson de la tôle. Un peu d’ail en toute fin, comme une extrême onction. La chair est fine avec le goût des sous-bois. La tête de la bête fond dans la bouche que l’on a doucement serrée pour aspirer les sucs, ne laissant subsister que le fin cartilage transparent des mâchoires. A manger en buvant un blanc léger dépourvu d'amertume. L’assiette sera saucée avec du gros pain planté sur la fourchette.
Là haut, les ruisseaux meurent, victimes des primes européennes. Les paysans drainent et charruent les friches humides qui alimentaient les sources. Cinq cent euros par hectare de pré fané c’est une aubaine chez ces pays de misère. Et la fin des pêches heureuses.
22:50 Écrit par nDsmF dans Des écrivains, Ils m'ont soufflé | Commentaires (4) | Envoyer cette note





Commentaires
Écrit par : JMT | 07.12.2011
Écrit par : V. | 08.12.2011
Et mon auteur principal m’envoyer apprendre à caresser les truites avec Pierre par exemple.
Il a parlé un peu de ça, mon auteur principal l'autre soir à la radio, non ?
Écrit par : Stanko | 07.12.2011
Écrit par : V. | 08.12.2011
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